Le 11 mai, la Suisse atteindra son Overshoot Day, ou «Jour de dépassement». Cela signifie que si le monde entier vivait comme la Suisse, l’humanité aurait déjà consommé les ressources renouvelables de toute une année ce jour-là.
Le concept est connu dans le monde entier. Un Bâlois a largement contribué à sa diffusion: Mathis Wackernagel est le coïnventeur de l’empreinte écologique, sur laquelle se fonde l’Overshoot Day. Cette contribution a valu au président du Global Footprint Network deux doctorats honorifiques et le Blue Planet Prize, souvent considéré comme le «Prix Nobel de l’environnement».
Comment devient-on l’un des scientifiques les plus marquants de notre époque?
(Rires) J’ai simplement suivi mes centres d’intérêt et j’ai vécu dans un environnement qui m’a encouragé à suivre la voie qui m’intéressait.
Depuis le début de votre carrière, les ressources sont au centre de vos recherches. D’où provient cet intérêt?
Mes grands-parents m’ont beaucoup parlé de l’époque de la Seconde Guerre mondiale. La Suisse ne pouvait alors produire de la nourriture que pendant sept mois par an. Il n’y en avait tout simplement pas assez pour tout le monde, ce qui a entraîné un rationnement de la nourriture. Ces histoires m’ont fait comprendre très tôt à quel point garantir des ressources en suffisance est crucial. J’entends par là surtout les ressources renouvelables. Ce sont les plus essentielles; elles délimitent tout le reste.
Le sujet n’a pas perdu de sa pertinence.
Non, les pays qui ne placent pas la sécurité des ressources au cœur de leur politique économique sont sur une voie d’autodestruction. Ce n’est pas une métaphore, mais la vérité.
N’est-ce pas un peu exagéré?
Pas du tout. En matière de ressources, le marché est en échec total. Quand les boulangeries se font rares, le pain devient plus cher – et de nouvelles boulangeries s’installent. Mais cette théorie de la main invisible ne fonctionne pas pour les ressources. À l’échelle mondiale, nous vivons en situation de «dépassement» massive: nous dépendons de flux de ressources qui n’existent pas sur le long terme et que nous ne pouvons pas nous permettre. C’est à la fois inefficace et risqué. Et quelqu’un devra payer.
Certains rétorqueraient que la Suisse n’est guère concernée, car elle dispose de suffisamment d’argent pour acheter les ressources d’autres pays.
Bien sûr, dans un système stable, l’argent dirige le monde. Mais si la confiance internationale s’effondre, les ressources locales prennent une valeur relative, l’argent mobile international en perd. Les rapports de force changeront. Aujourd’hui déjà, 72% de la population mondiale vit dans un pays qui consomme plus que ce que son écosystème produit et qui, en même temps, a un revenu inférieur à la moyenne mondiale, sans le pouvoir d’achat nécessaire pour acheter plus de ressources.
La Suisse est petite et l’éducation est sa plus grande ressource. Elle est considérée comme un cas particulier.
Voici ma théorie, avec laquelle je ne me fais pas que des amis: «Exceptionalism is universal.» Tout le monde se considère comme un cas particulier. En Suisse, on dit toujours que nous sommes un pays trop petit et que nous devrions attendre que d’autres agissent pour lancer de grands projets. Pourtant, l’incitation à agir est justement d’autant plus forte quand tous les autres restent passifs. Quand on n’est pas préparé, on s’expose alors encore plus rapidement à des risques accrus.
Vous considérez donc ce cas particulier comme une fausse excuse?
Oui, les gens aiment remettre la faute sur les autres. Mon message est différent: chacun a le pouvoir de faire bouger les choses.
Quels sont les pays qui se soucient vraiment des ressources?
Le seul pays qui prend les ressources au sérieux est la Chine. Dans son plan quinquennal, les ressources – eau, nature, énergie – sont évoquées plusieurs fois par page. Cette approche s’explique sans doute par une histoire des idées qui s’est développée indépendamment de celle de l’Occident. Jusqu’aux années 70, la République populaire de Chine n’était d’ailleurs pas admise à l’ONU.
Comment faire pour que d’autres pays s’y mettent?
Je n’ai pas de réponse définitive à cette question. Depuis les années 70, nous savons que la demande humaine dépasse largement nos ressources renouvelables disponibles. Pourtant, rares sont ceux qui jugent utile d’y répondre clairement. La surexploitation des ressources – j’y inclus le climat – est traitée comme un noble sujet annexe. La question qui me fascine encore aujourd’hui est donc la suivante: qu’est-ce qui nous empêche de reconnaître la nécessité économique d’agir?
Vos réponses, comme le concept d’empreinte écologique, sont connues dans le monde entier.
L’empreinte écologique et l’Overshoot Day ont suscité un certain écho. Pourtant, ils sont perçus comme des contraintes plutôt que comme des outils pour mieux se préparer à un avenir inévitable.
Les critiques disent aussi que la communication grand public banalise le travail scientifique.
Les dentistes ne devraient-ils donc pas parler des avancées de la santé dentaire? Il est pourtant juste de s’impliquer dans le débat public. Toutefois, c’est la méthode souvent employée que j’estime être contre-productive.
Que voulez-vous dire?
Nous nous trouvons dans une situation de concurrence entre les idées. Pour qu’une idée s’impose, elle doit être prouvée de manière empirique et être pertinente. Mais on oublie souvent un élément crucial: le destinataire doit y voir un avantage. Les gens doivent avoir le sentiment que cette information améliore leur vie, plutôt qu’elle ne leur impose un fardeau supplémentaire. Sinon ils se rebellent. Le film d’Al Gore s’intitulait «Une vérité qui dérange». En réalité, c’est plutôt l’inverse: ne pas connaître la vérité, voilà ce qui est vraiment inconfortable.
Ne faut-il pas communiquer aujourd’hui avec plus d’urgence? Nous sommes en passe d’échouer dans la lutte contre le changement climatique.
Je pense qu’une telle communication axée sur le déclin est psychologiquement contre-productive. Nous, les humains, sommes des animaux. Du point de vue de l’évolution, notre cerveau est programmé pour repérer les opportunités et éviter les dangers. Une ambiance de fin du monde met notre cerveau en mode défensif et le paralyse. Cela ne signifie pas qu’il faille tout présenter sous un jour positif. Une information utile doit pouvoir être prouvée empiriquement. De plus, sa réception doit représenter un avantage, sans quoi la majorité la rejettera.
Comment atteindre les gens?
Un médecin m’a dit un jour: «On craint davantage un réfrigérateur vide qu’une poubelle trop pleine.» Le problème, c’est que nous abordons la question environnementale par le prisme du déchet au lieu de celui de la sécurité des ressources. Or, le récit du déchet est une contrainte, tandis que celui de la sécurité des ressources est un avantage.
Vous conseillez également les gouvernements à ce sujet. Qu’avez-vous appris de leur approche?
Les premières années, nous avons surtout travaillé avec des pays à haut revenu, car ils disposaient de budgets importants. C’était une erreur. Les Ministères de l’environnement de ces pays ne parvenaient pas à présenter nos solutions comme un atout pour leurs nations. Pourtant, ce sont bien les pays confrontés à des déficits de ressources qui sont les plus exposés aux risques. Paradoxalement, ce sont des pays comme l’Uruguay ou l’Équateur qui se montrent les plus réceptifs à ces idées.
Qu’en est-il de l’Uruguay?
L’Uruguay dispose d’environ trois fois plus de ressources renouvelables qu’il n’en consomme. C’est pourquoi je leur dis: «C’est vous qui êtes riches.» La Chine, elle, a besoin de trois fois plus de ressources qu’elle n’en possède. L’Uruguay manque encore un peu d’assurance, mais les tendances en matière de ressources jouent clairement en sa faveur.