«Nous sommes le futur»: L’électromobilité prend actuellement son envol. Va-t-elle continuer à dominer à l’avenir?
Anders Indset: Si tant est que nous considérions les voitures comme une solution pour la mobilité, on peut constater que les fournisseurs misent également sur la technologie des piles à combustible ou prédisent une ère de la voiture à hydrogène. Hormis les forces en présence sur les marchés et l’accès aux matières premières, le rythme du développement technologique joue un rôle important, notamment par le biais de la performance des batteries, du développement des «routes de recharge», ou encore de l’efficacité énergétique de l’hydrogène. Plus la volonté d’investir dans la technologie et la recherche est forte, plus les alternatives envisageables lors de la phase actuelle de changement seront nombreuses.
Quels problèmes voyez-vous dans l’électrification et la numérisation?
Les grands problèmes sont l’incompréhension du changement et le manque d’investissements dans l’infrastructure et la technologie au cours des dernières décennies. Pris avec beaucoup de recul, il s’agit d’une blessure narcissique de l’estime de soi de toute l’humanité.
Qu’entendez-vous par «blessure narcissique»?
Une croyance erronée veut que nous puissions créer une hypertechnologie post-humaine capable de tout faire mieux que nous. Le défi sociétal réside dans le fait que nous ne reconnaissons et comprenons pas que, dans notre aspiration inconsciente vers une «transformation numérique», la technologie devient trop performante. Le transfert de l’autorité vers les algorithmes est un nouveau challenge pour l’humanité. Et cela concerne également la conduite autonome.
La conduite autonome implique donc une perte de liberté.
Ma forme personnelle de liberté serait de ne pas perdre de temps dans les embouteillages, ou bien même de ne pas posséder de voiture. Aujourd’hui, la conduite automobile représente déjà un automatisme pour de nombreuses personnes, l’attention se portant de plus en plus sur le véhicule que l’on a entre les mains et non sur la route. De nos jours, je ne suis pas sûr que la voiture incarne encore la définition de la liberté.
Quels sont les défis de la conduite autonome?
Grâce à la technologie existante, la conduite autonome est devenue nettement plus sûre. Mais comme on parle ici de vies humaines, il y a une tolérance zéro envers les erreurs commises par les algorithmes. Un cadre juridique international doit être créé et adapté en permanence. Au final, il s’agit également d’un défi philosophique – avec une optimisation vers de «meilleurs» problèmes.
La numérisation, la mise en réseau des véhicules, la conduite autonome… Comment peut-on s’imaginer le trafic routier de demain?
Dans un scénario idéal, tous les véhicules seraient identiques. Il existe d’ailleurs déjà des concepts de formes qui conviennent. L’échange de données via un système central en temps réel serait alors un grand avantage. La mobilité serait ainsi limitée à la vie intérieure de cette «boîte de déplacement». En raison des différents acteurs présents sur le marché actuel, cela semble toutefois peu probable. Le changement de propulsion et de commande prendra la forme d’une optimisation permanente sur des décennies.
Le progrès technologique fulgurant pourrait-il diviser la société?
La technologie n’est pas un problème en soi. En revanche, la volonté d’optimisation permanente conduit à une centralisation de l’économie et de la technologie, dont certaines franges de la population profitent de manière disproportionnée. La difficulté réside en premier lieu dans un manque de compréhension fondamentale de l’économie, de l’écologie et surtout de la technologie, afin de pouvoir créer à temps les conditions cadres nécessaires. Nous avons besoin d’une compréhension du changement et d’une vision holistique de l’évolution vers la société de demain.
Dans quelle mesure l’évolution modifie-t-elle la perception que les gens ont d’eux-mêmes?
Il s’agit là d’optimisation et de connaissance absolue. Nous avons adapté une pensée binaire dans nos vies, où il n’est question que de 0 ou de 1 – ton opinion versus la mienne. Nous avons perfectionné «l’art d’avoir raison» et sommes ainsi de plus en plus prisonniers de nos propres évidences. C’est pourquoi nous devons apprendre «l’art d’avoir tort».
Comment y parvenir?
Il faut répondre à l’évidence par une nouvelle éducation. Cela présuppose une ouverture à des idées différentes et meilleures. Ce n’est que si nous parvenons à nous libérer de notre propre évidence qu’une société de l’intelligence pourra voir le jour. C’est la condition sine qua non pour que le progrès technique profite aux hommes.
La technologie peut-elle nous sortir de l’ornière?
La technologie peut nous sauver, mais seulement si nous pouvons mieux décrire les problèmes et les comprendre dans leur contexte global. Notre objectif n’est pas de résoudre les problèmes dans leur absolu, mais d’en rechercher en permanence de «meilleurs».
Où percevez-vous les meilleures opportunités et les plus grands bénéfices?
Les routes et notre mobilité seront plus efficaces et plus sûres. Les bénéficiaires seront les grands constructeurs automobiles qui disposent déjà de budgets importants pour la recherche et le développement. Les meilleurs produits seront très probablement conçus par ceux qui osent aujourd’hui investir et établir une nouvelle culture de la performance. Mais, ce qui est triste, c’est que les régions prospères profitent plus nettement de ce progrès. Le fossé entre les riches et les pauvres se creuse.
Outre les solutions techniques, quels sont les efforts sociétaux nécessaires?
Le rythme s’accélère, et nous avons besoin de héros d’action: ce n’est pas la réalisation d’objectifs absolus qui est héroïque, mais l’action elle-même, le passage à l’acte. L’ouverture à l’apprentissage et la volonté de vérité sont les fondements de la prolongation de la vie humaine organisée, avec ou sans technologie.