En Suisse, nous buvons en moyenne trois tasses de café par jour. Pourtant, peu d’entre nous connaissent la plante sur laquelle pousse cet or noir: des fruits rouge-vert qui pendent en grappes sur des arbustes vert foncé. La fève elle-même est très pâle, contrairement au café, qui est foncé.
«Cette méconnaissance fait peur, avoue Corinne Koller. Mais ça non plus, je n’en étais pas consciente avant.» Mais aujourd’hui, cette Saint-Galloise de 36 ans connaît bien ce milieu, puisqu’elle dirige Atinkana, une entreprise qui achemine en Suisse du café provenant de fermes colombiennes, et cela de la manière la plus durable possible.
Une ferme en Colombie
Si Atinkana vend aujourd’hui des tonnes de café et que la démarche a été minutieusement planifiée, le projet repose toutefois sur un hasard de la vie, à savoir la rencontre, par l’intermédiaire d’amis communs, de Corinne Koller, José Florez et André Defrancesco, les cofondateurs.
Après des études de biologie réalisées en Suisse, José Florez retourne dans sa Colombie natale. Là-bas, la possibilité lui est offerte de reprendre des terres d’une superficie équivalente à plus de 200 terrains de football. Il saisit l’occasion et, en plus du café, plante quelques arbres dans le cadre d’un projet de reforestation. Un jour, il reçoit la visite d’André Defrancesco, son ami de Suisse. Ce que ce dernier voit à la ferme lui plaît – mais le questionne aussi. Le prix du café sur le marché mondial n’a en effet jamais été aussi bas depuis longtemps, et José Florez a du mal à joindre les deux bouts en exploitant sa ferme.
Par voilier vers la Suisse
Les trois amis, grands amateurs de musique, partagent aussi la vision d’un monde meilleur. Ils ont alors l’idée de vendre ce café colombien en Suisse. Six mois plus tard, sept tonnes de café sont chargées sur un voilier amarré à Santa Marta, une ville des Caraïbes, et expédiées vers l’Europe. L’entreprise Atinkana était née.
«Nous nous sommes dit: soit nous sommes totalement durables, soit nous laissons tomber ce projet», explique Corinne Koller. Le transport par voilier plutôt que par porte-conteneurs ou par avion n’est qu’une des nombreuses étapes pour produire, transporter et vendre le café de la manière la plus durable possible.
«Nous voulions aller au bout du cycle»
La permaculture est ainsi pratiquée dans la ferme de José Florez, qui n’est irriguée que naturellement par la forêt de nuages et abrite 70'000 arbres replantés. Le café est payé deux fois plus cher que le prix minimum du commerce équitable, alors que la vente en Suisse se fait dans des récipients recyclables ou dans des sachets fabriqués à partir de matières premières renouvelables. «Nous voulions aller jusqu’au bout du cycle», affirme Corinne Koller, qui évoque aussi les peuples indigènes, puisque leurs décisions – mûrement réfléchies – impliquent les cinq générations futures.
L’équité et la durabilité ont toutefois un prix. Le kilo de café Atinkana coûte 40 francs à la Coop, soit deux fois plus que le café bio équitable de Migros, mais toujours deux fois moins que le café en capsules. Sur son site Internet, Atinkana indique de manière transparente le calcul du prix au kilo: 8 francs pour les grains, 4 francs pour le transport outre-mer et 10 francs pour la production.
Le plus grand cargo à voile du monde
Cela dit, cette vision durable a failli échouer. En 2023, en Colombie, des pluies acycliques ont entraîné des pertes de récolte allant jusqu’à 80%. De surcroît, un an plus tard, une tragédie a eu lieu sur le voilier qui devait transporter quatorze tonnes de café vers la Suisse. Quelques jours après avoir quitté la Colombie, le navire a été pris dans une tempête près des Bahamas et a coulé à 2000 mètres de profondeur. Deux des huit membres de l’équipage sont morts. S’est alors posée une question: que faire?
«Il était clair pour nous que nous n’allions pas transporter le café par avion ou dans des conteneurs», se rappelle Corinne Koller. Le hasard a voulu que, à cette époque, un nouveau voilier entame la route maritime entre la Colombie et la France: l’Anemos de Towt. Avec une capacité de chargement de 1000 tonnes, des mâts de 55 mètres de haut et 81 mètres de long, il s’agissait du plus grand cargo à voile du monde. En réalisant la traversée en près de trois semaines, il était en outre trois mois plus rapide que les navires plus petits utilisés jusqu’à présent par Atinkana. «C’est une véritable alternative aux porte-conteneurs», affirme Corinne Koller.
Des cours de barista destinés aux intéressés
Si, au début, l’équipe stockait le café dans le salon d’André Defrancesco, l’un des cofondateurs, elle dispose aujourd’hui de son propre local, situé à Dübendorf (ZH). Des cours de barista, durant lesquels le trio reste fidèle à ses principes, y sont même donnés. «Plus que de devenir un spécialiste du Latte Art, il s’agit de faire comprendre le très long chemin parcouru par le café», conclut Corinne Koller.
