Les scientifiques sont largement d’accord: pour réussir la transition climatique, nous devons réduire notre consommation de viande. Aussi bien celle importée de l’étranger que celle produite en Suisse. L’agriculture locale contribue à plus de 13% des émissions de gaz à effet de serre, et plus de la moitié de ces émissions proviennent de l’élevage bovin, c’est-à-dire de la production de lait et de viande.
Si les aliments d’origine animale font toujours partie intégrante de l’alimentation de Monsieur et Madame Tout-le-monde, les considérations environnementales et de protection des animaux sont de plus en plus présentes: «63% de la population suisse renonce sciemment plusieurs fois par mois aux aliments d’origine animale», peut-on lire dans le Rapport Coop sur les aliments d’origine végétale 2023. «Cette part a fortement augmenté depuis 2012, car elle n’était que de 40%.»
Une évolution que Karola Krell observe avec plaisir. Cette juriste dirige la Swiss Protein Association (SPA), une association interprofessionnelle créée en 2021 pour représenter les substituts du lait et de la viande.
Madame Krell, en tant qu’avocate, comment en êtes-vous arrivée à cofonder une association liée à l’industrie alimentaire?
Je suis spécialisée dans le droit alimentaire et je travaille dans ce domaine depuis 15 ans au sein du cabinet Foodlex. Outre la Swiss Protein Association, je dirige cinq autres associations actives dans l’industrie alimentaire. J’ai donc des contacts avec différentes firmes. Il y a quelques années, plusieurs entreprises du secteur des protéines alternatives – Planted, Migros Industrie, le groupe Kündig, Bell/Hilcona – m’ont contacté pour que je les représente, comme cela existe déjà dans d’autres secteurs, à l’instar de l’industrie laitière et de celle de la viande.
Surprenant! Migros, via Micarna, est surtout connu pour sa viande. Comment se fait-il qu’un producteur d’aliments carnés se joigne à Planted, son concurrent sans viande?
Au sein de l’association, nous mettons l’accent sur ce que nous avons en commun. Nous ne percevons pas la situation comme une concurrence, mais comme une coexistence: la SPA n’est pas opposée aux produits qui proviennent des animaux, mais en faveur d’une égalité de traitement entre la viande, le lait et leurs alternatives. Nous nous engageons en faveur des produits alternatifs demandés par les consommateurs, y compris ceux de Migros.
Vous parlez de produits qui sont des alternatives au lait et à la viande. Qu’entendez-vous exactement par là?
Nous distinguons quatre types de produits: à base de plantes (comme le soja ou les pois), de fermentation, de cellules ou de culture et, enfin, d’insectes.
Quel est votre engagement en faveur de ces produits alternatifs?
Nous nous sommes d’emblée positionnés à trois niveaux: nous voulons pouvoir informer sur les alternatives aux produits carnés et laitiers (labellisation); nous voulons un changement qui aille en direction d’une alimentation durable, compte tenu de la situation environnementale (durabilité); et nous voulons une égalité de traitement dans le soutien aux producteurs de protéines animales et alternatives (innovation). L’agriculture manque, aujourd’hui encore, d’un soutien suffisant, c’est pourquoi il est difficile pour les agriculteurs de passer de la vache au pois chiche.
Comment travaillez-vous aujourd’hui à la mise en œuvre de ces objectifs?
Nous collaborons avec d’autres organisations, surtout dans le domaine de l’environnement et de la protection des animaux, et nous essayons de participer à changer la perception du public. Les protéines alternatives font en effet l’objet de critiques: on dit qu’elles sont mauvaises pour la santé, qu’elles ne sont pas aussi végétales qu’on le prétend. Nous tentons ici de dissiper les malentendus en montrant que l’on ne peut pas comparer des pommes et des poires. L’ensemble de nos produits peut être utilisé comme de la viande ou du lait, mais il faut bien être conscient que ce n’est pas la même chose. Nous faisons également du lobbying auprès des politiques et des autorités.
Le lobbying ressemble surtout à des accords en coulisses...
Oui, nous devons attirer l’attention sur une nouvelle catégorie de produits. Nous allons au Palais fédéral et rencontrons des conseillers nationaux, mais tous les autres secteurs en font de même. Le lobby de la viande et du lait, qui existe depuis des années, est très puissant et très bien ancré, notamment grâce à l’Union suisse des paysans. En comparaison, nous n’en sommes qu’à nos balbutiements, même si nous avons des contacts avec des politiciens qui veulent s’engager pour nos intérêts. L’ancienne conseillère nationale Meret Schneider a, par exemple, lancé cinq motions avec nous.
Concrètement, que souhaitez-vous changer? Quels sont les principaux obstacles au développement des protéines alternatives?
D’ici 2030, nous serons 10 millions en Suisse. Nous devons réfléchir à ce que nous allons tous manger. L’obstacle principal est ici le consommateur: la majorité des Helvètes consomme encore aujourd’hui de la viande et du lait. Les alternatives représentent moins de 10%. Nous ne voulons pas que tout le monde devienne végétarien ou végétalien, nous devons continuer à utiliser des produits d’origine animale dans notre alimentation. En revanche, nous souhaitons que les consommateurs misent davantage sur les produits végétaux et que les aliments d’origine animale deviennent une précieuse exception. Que cela redevienne normal de manger un rôti de viande le dimanche et de se nourrir de végétaux le reste du temps. C’est pourquoi nous avons également besoin de produits de substitution.
Y a-t-il d’autres obstacles?
Le prix. La plupart des produits de substitution sont plus chers que ceux d’origine animale. Le lait d’avoine est encore plus onéreux que celui de vache. Cela s’explique d’une part par la quantité produite, et, d’autre part, par le coût des matières premières. Des coûts qui sont à leur tour liés à la disponibilité de cette matière première en Suisse et aux subventions. Dans le domaine végétal, ces dernières sont moins nombreuses.
Quoi d’autre?
Le plus important, peut-être: les produits de substitution doivent aussi avoir du goût.
C’est en effet important. Dernière question, plus personnelle: d’où viennent les protéines que vous mangez?
Je suis une flexitarienne typique, qui a une alimentation équilibrée. Je consomme de la viande, du poisson et des protéines alternatives. Comme je le dis toujours: je mange de tout, mais je ne fais pas de publicité pour quoi que ce soit.