Qu’est-ce qui vous a poussé à produire du vin biologique?
La raison principale, chez moi, était la santé. En 1994, après une année de travail en conventionnel, j'ai développé une réaction allergique aux pesticides utilisés. La situation frisait l'absurde: un produit phytosanitaire fabriqué par une filiale de Bayer me donnait des maux de tête, que je soignais ensuite avec un comprimé… de Bayer. C'est cette expérience qui nous a poussés à passer progressivement à la viticulture biologique. Nous sommes certifiés bio depuis trente ans.
Que signifie pour vous une production viticole durable?
Pour moi, la durabilité signifie rendre à la nature plus que ce que nous lui prélevons. C’est la raison pour laquelle nous pratiquons une agriculture régénératrice: nous favorisons la diversité de l’ensemble de l’écosystème, reconstituons l’humus et captons ainsi le CO2 dans le sol. D’après nos calculs, ici, le sol stocke deux à trois tonnes de dioxyde de carbone par hectare.
Comment cette diversité se manifeste-t-elle dans les vignes?
Nos bandes de biodiversité offrent des habitats précieux aux insectes, oiseaux, mammifères et reptiles. Cela profite à tout le système, dont nous, les humains, faisons aussi partie. Les chauves-souris nous aident par exemple à limiter les nuisibles, tandis qu'un sol sain nous donne des fruits sains. Pour moi, ces surfaces diversifiées dégagent une énergie particulière, alors que les monocultures en privent la nature. Ces bandes de biodiversité servent aussi de tampon contre les pesticides des exploitations voisines.
À quoi les consommateurs soucieux de l'environnement devraient-ils prêter attention lors de l'achat de vin?
Un point important, souvent oublié, est la bouteille. Sa fabrication et son transport génèrent en effet une part considérable des émissions de CO2. Les bouteilles lourdes n'apportent aucun avantage gustatif, mais elles sont plus gourmandes en ressources, tant à la production qu'au transport. En règle générale, un poids de 450 grammes maximum suffit largement. Les vins issus de cépages résistants aux champignons, dits «piwi», constituent aussi un bon choix: ils nécessitent nettement moins de produits phytosanitaires et permettent une culture plus respectueuse de l'environnement. Les labels bio reconnus offrent également un repère utile. Pour les vins nature en revanche, mieux vaut examiner de près le mode de production, car le terme seul ne dit pas grand-chose sur la manière dont le raisin a été cultivé.
Quel rôle jouent, selon vous, les vins nature, de plus en plus populaires?
Le vin nature n'a pas de définition uniforme. Il n'est donc pas automatiquement issu de raisins cultivés en bio, même si beaucoup le pensent. Je trouve néanmoins l'approche du vin nature intéressante, car elle limite au maximum les interventions en cave. Nous produisons chaque année un vin bio non filtré à partir de raisins blancs, que nous commercialisons sous forme d'orange wine.
Les consommateurs sont-ils prêts à payer plus cher pour du vin suisse durable?
En Suisse, on dépense en moyenne 7 fr. 50 par bouteille de vin. Pour les produits bio en général, il existe une certaine disposition à payer plus cher. Mais nous constatons que le bio seul justifie difficilement un supplément de prix. Il doit pouvoir rivaliser avec d'autres bons vins. Face à deux vins de qualité comparable dans le même segment de prix, beaucoup optent plutôt pour celui produit biologiquement. Chez nous, chaque client achète aujourd'hui moins de bouteilles, mais ils sont de plus en plus nombreux.
La consommation d'alcool recule dans toute la Suisse, et la génération Z boirait moins que toutes les générations précédentes. Pouvez-vous répondre à cette tendance avec du vin plus durable?
Nous observons nous aussi ce renoncement. Le vin durable seul ne peut pas contrer cette évolution. C'est pourquoi nous avons lancé un projet de vin sans alcool. Ce n'était pas simple, mais avec la bonne équipe, tout devient possible. Plusieurs vins de la ligne Nullkommalenz ont depuis été primés. Le Secco a obtenu, avec 89 points, la meilleure note de sa catégorie à l'Expovina Wine Trophy 2026. Au Falstaff Trophy pour les vins désalcoolisés, notre Nullkommalenz rosé a décroché, avec 91 points, la première place ex æquo, tandis que le Secco a obtenu 90 points.
À quoi ressemble, selon vous, l'avenir de la production viticole suisse?
Les cépages résistants aux champignons, les «piwi», sont l’avenir. Qui veut rendre la viticulture plus résistante au changement climatique s'oriente presque inévitablement vers des méthodes de culture biologique. De plus en plus d'exploitations travaillent déjà de façon plus durable aujourd'hui. J'ai formé plus de trente apprentis, et je leur ai surtout appris ce qui n'est pas nécessaire en viticulture, et à quelles méthodes traditionnelles on peut renoncer pour préserver notre environnement. Mais ce changement doit aussi être porté par les consommatrices et consommateurs: par leurs choix d'achat, ils peuvent exercer la pression nécessaire.