Monsieur Kühne, la durabilité est LE sujet du moment. Pas une personne, pas une entreprise et pas une institution ne peut y échapper. Cela conduit-il à une surutilisation de ce terme et à une perte de sa valeur?
Swen Kühne: Je constate qu’une majorité des gens est inquiète et alarmée par l’état de la planète. De plus, la plupart d’entre eux souhaite que l’on accorde plus d’attention à la thématique de la durabilité. D’un autre côté, nous voyons aussi quelques personnes qui doutent ou qui disent qu’elles sont clairement lassées par cette thématique, mais, en Suisse, elles sont minoritaires.
Le thème de la durabilité est-il en fait complexe ou simple – dans le sens de «consommer moins, faire moins de dégâts, vivre plus durablement»?
De prime abord, c’est facile: il faudrait utiliser les ressources écologiques, économiques et sociales de manière à ce que toutes les générations, présentes et futures, en aient suffisamment à court et à long terme. Mais dès que nous entrons dans les détails, cela se complexifie beaucoup. La question centrale est de savoir quelle action a le plus grand impact sur la durabilité?
Aujourd’hui, les médias sociaux regorgent de conseils permettant de mener une vie durable. Résultat: il est souvent difficile de dire ce que l’on doit faire et ce que l’on ne doit pas faire. Ou échoue-t-on finalement tout simplement par manque de volonté?
Les scientifiques et les journalistes devraient traiter les informations de telle sorte à ce qu’elles soient compréhensibles de tous. Il s’agit avant tout de déterminer ce qui est réellement utile de ce qui relève juste de l’action symbolique. S’agissant, par exemple, des émissions de gaz à effet de serre, il est bien plus pertinent de savoir quels produits nous devrions acheter que de savoir si nous achetons encore un petit sac en plastique. Deux cents grammes de viande de bœuf produisent environ 2,6 kg de gaz à effet de serre, alors que le sac en plastique, avec ses 0,1 kilogramme, a une importance très relative dans la balance. Nous ne sommes pas obligés de jeter toutes nos habitudes aux orties, mais cela vaut la peine de faire attention à des choses très spécifiques, qui ne sont pas toujours bien mises en évidence.
Par exemple?
Durant la campagne d’économie d’électricité de l’hiver 2022/2023, la Confédération a vanté différentes actions sans en montrer leurs conséquences. Ainsi, baisser le chauffage de 1°C à long terme a un effet bien plus important que d’éteindre systématiquement la lumière.
Être correctement informé est une chose, mais souvent, on arrange les choses comme on veut ou on agit de manière complètement contradictoire.
En psychologie, on parle ici de «licence morale». Nous avons le sentiment que si nous agissons moralement à un endroit, cela nous permet d’agir moins moralement à un autre endroit.
On essaie notamment d’éviter au maximum le plastique à la maison, mais on prend l’avion quatre fois par an pour partir en vacances…
Par exemple. Un vol aller-retour à destination de New York produit 2500 kg de gaz à effet de serre, alors que la combustion du plastique dans les déchets ménagers d’une personne engendre environ 300 kg de gaz à effet de serre par an. Éviter le plastique ou le recycler est bien sûr une bonne chose, même si l’effet est nettement moins important que si l’on évite de prendre l’avion.
Il y a des groupes – comme Ikea – qui prônent la durabilité, alors que leur modèle entrepreneurial est tout sauf durable. C’est ce que l’on appelle la fast furniture. Peut-on encore faire confiance aux multinationales?
Il existe des multinationales qui incarnent la durabilité et apportent ainsi une valeur ajoutée à leur propre entreprise et à la société. Nous devons trouver de nouveaux moyens de développer une économie durable qui ne soit pas uniquement axée sur les bénéfices à court terme, généralement acquis au détriment de l’environnement et des travailleurs.
Nombreux sont ceux qui disent que consommer moins et diminuer ses trajets en avion ne suffira pas. Alors que faire?
Le rapport du Conseil sur le climat indique clairement que, outre les mesures technologiques, des changements de comportement décisifs sont nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques. Rien ne sera possible sans cela. Ce même rapport indique clairement que si nous n’atteignons pas ces objectifs, les effets seront dramatiques. En conséquence, nous devrions vraiment essayer de consommer moins et de prendre moins l’avion.
Nous avons récemment fait un reportage sur une start-up qui construit des bus de nuit pour se rendre à Barcelone de manière durable et confortable. Certains ont laissé comme commentaires que l’avion est moins cher et plus rapide. La majorité des gens sera-t-elle un jour prête à faire des compromis en faveur de l’environnement?
Elle est déjà prête à en faire, mais à condition qu’ils restent dans une certaine limite. En règle générale, les gens sont d’accord de payer 10 à 30% de plus pour une alternative durable. En revanche, si un vol coûte 50 francs, contre 200 francs pour le train ou le bus, la majorité optera pour la voie des airs. Pour rendre l’avion moins attractif, il faudra un travail politique. On pourrait, par exemple, inclure dans le prix des billets les coûts environnementaux engendrés par les vols de proximité. Cela rendrait l’avion plus cher et les offres de bus de nuit plus attrayantes.
Ici, à «Nous sommes le futur», nous abordons toutes sortes de sujets liés à la durabilité et aux visions d’avenir. Nous espérons bien sûr inspirer les gens à mener une vie plus durable. Est-ce que cela peut fonctionner?
Oui, car vous misez sur l’inspiration plutôt que de critiquer les comportements. La plupart des gens sont désormais conscients des risques liés au changement climatique et cherchent des informations sur ce qu’ils peuvent faire pour y remédier. Il est maintenant important de montrer l’impact des différentes actions.
S’il vous plaît, dites-nous: tout va bien se passer?
En paraphrasant Novalis (poète et philosophe allemand, ndlr), je dirais que tout va bien, mais pas partout, pas toujours et pas pour tout le monde. Selon les prévisions, les populations vivant près des côtes auront, par exemple, du mal à s’en sortir.
